Céline

– « Oui ?…. Entre !! C’est gentil de passer ! »

Elle passe en coup de vent prendre un thé.

Je me précipite dans ma cuisine, mettre de l’eau à chauffer : on aura plus de temps pour discuter, et parler de nos idées. Elle a toujours mille projets, mille choses en cours, et son souci principal est de disposer d’assez de temps pour pouvoir en mettre en œuvre, pour elle, et pour les autres.

Je laisse la porte grande ouverte, je l’entends qui approche. Elle sera vêtue de bleu, ses cheveux sentiront le shampoing, et ses frisettes me chatouilleront le bout du nez quand je lui ferrai la bise.

Puis elle sortira sa crème pour les mains.

« Coucou ! J’ai ouvert le four, il y a de la casse. Mais il s’est aussi passé plein de choses assez intéressantes, en fait. On a plein de pistes à creuser… »

C’est ma copine d’enfance. « Copine d’enfance » ça fait femme parfaite, qui a réussi à garder tous ses copains, durant toute sa vie. Un idéal éventuel, mais je ne sais pas faire. Avec ma copine shampoing frisettes et bidouillages, on fait trois choses : on parle d’amour ou de ce qui y ressemble et se finit mal, on parle de réactions que nous avons et souhaitons utiliser pour un travail artistique, puis après nous regardons les résultats en pensant au prochain.

Bref, nous sommes deux enfants, dans la cour de récré, avec notre petit monde.

Elle est tombée du ciel, comme un ange, avec une vie qui ressemble à la mienne, et des prénoms qui faisaient écho. C’était il y a quelques mois. Je crois que quelque part, elle m’a sauvée, elle aussi.

Elle m’a appris l’esprit positif, le vrai, pas celui que je pratiquais avant, cet ersatz de chez lidl. Elle parvient à dire, et quand elle dit l’intime je comprends qu’on peut avoir raison dans son propre monde.

Notre monde en commun est mieux que Lilliput : c’est un monde de jeu, dans lequel l’une aide l’autre quand elle en a besoin. Sur des trucs pas importants pour tant de gens, mais essentiels pour nous.

« J’ai passé la journée dans mon atelier aujourd’hui c’était trop bien il faut vraiment que je réussisse à protéger ces moments parce que ça me fait un bien fou. Tu sais j’ai repris mes dessins, découpé collé coloré peint gravé accroché cousu, laissé reposer. Puis j’ai regardé malaxé moulé tourné décoré cuit sélectionné exposé. Ça marche bien, en fait. Parfois je me demande si ce n’est pas trop bavard, mais en même temps, il faut arrêter de vouloir toujours contrôler, tout ça c’est moi aussi, ce charabia qui sort sans que je réussisse à le mettre dans des cases. »

Bon, que dire. Je pense à un être cher qui passait sa vie à structurer sa pensée. Rapidement lassant, en fait. Là, je me bidonne. Enfin de la Vie.

« Et le résultat ? T’as des photos ? »

Quand elle est dans sa bulle je fais celle qui est en dehors. Puis je rentre dans la mienne et elle se met dehors. On ne peut pas être toutes les deux au même endroit.

Démonstration.

« C’est magnifique, tu devrais vendre exposer montrer valoriser développer exporter contacter les musées les mécènes Dieu pour sa prochaine église !!!! ou Leclerc, … ! Tu les as contactés ? »

Ça, c’est la réponse type d’un être socialisé auquel on présente le résultat de ce qu’on fait pour se faire plaisir, et faire plaisir à ceux à qui ça parle.

Bon. Je ne suis pas certaine que ce soit utile. Enfin, il faut bien prendre un rôle…

Je me dis qu’elle est une artiste inconnue méconnue que le monde entier devrait connaitre et qui ne le sera pas de suite parce que la vie est si injuste.

« Non » ?!

Elle ne les a pas encore contactés. Je la motive ou fais semblant. Dans ce rôle, je suis tout à coup redevenue sergent-chef d’une troupe de bidasses fainéants. Et il en faut, de l’énergie, pour les faire bouger !

Bon sang, je vais te la stimuler, la cocotte !!!

« Bon, tu envoies ces mails qui attendent depuis des lustres et tu me dis quand c’est fait ».

J’ai honte. Mais ça marche. Parce qu’elle est gentille, au fond.

« Ok »

Elle est perdue dans ses pensées.

« A bien regarder je me suis aperçue que derrière le recto il y a un verso et utiliser les deux en même temps c’est hyper intéressant. Ca a débloqué le travail que je faisais depuis des mois et là ça y est c’est juste, vraiment juste, et ça me plait trop. »

Silence, prise de respiration. Elle lève le nez. Me plante ses yeux dans les miens.

« Et toi ? Tu as avancé ?»

Les choses simples, que tout le monde comprend aisément, nous, on ne les intègre que quand on les matérialise. Résultat : nos murs sont pleins, nos étagères ploient, on offre on donne on fabrique sur commande pour ceux qu’on aime, mais seulement si on veut. Elle vend, parfois. Elle a toute une bande de copines sur le même modèle.

« Oui, un peu. J’ai envie de poursuivre sur la question de l’identité individuelle dans l’espace social parce que je trouve extrêmement touchant le moment où ce que les gens sont se révèle tout à coup et je voudrai réussir à mettre ça en volume alors je vais faire un jeu de construction pour adultes et y ajouter une pièce plus individualisée comme ça on pourra un peu jouer et surtout ne pas s’ennuyer ne pas s’ennuyer. Parce que ça vraiment ce serait ennuyant. Et ennuyeux. »

Je suis folle, direz-vous. Et parfois, je ne sais pas si vous avez vraiment tort. En principe, là, elle devrait partir en courant chercher ma camisole habituelle. Ben non. Elle aime les handicapés, et on l’est tous un peu, parfois.

Elle ne scille même pas.

« Et tu vois ça comment ? Montre-moi un peu tes croquis. Tu as des textes ? Tu dois faire des gabarits, des plans, partir d’une image, développer ton intention créative sans perdre de vue l’émotion ! Tu as pensé à quelle matière ? Il va falloir travailler proprement, de manière très précise, si tu veux vraiment arriver à cela. Tu as un peu de préparation, avant de passer à l’action. »

Travailler proprement se concentrer ne pas perdre le fil et dire exactement ce que tu veux dire et pas des âneries à coté et surtout ne pas me retrouver avec un truc ennuyeux sous mes yeux il faut que je puisse jouer et que les gens qui viennent puissent jouer parce que sinon ils vont s’ennuyer et ce serait ennuyant.

Je le note.

Folle.

« OK. Quel thé veux-tu aujourd’hui ? »

Elle, c’est thé vert à la rose. Elle a amené des gâteaux, gourmande. Je sors mes assiettes vintage, ses bols, ma théière faite maison.

Nos garçons entrent dans l’appartement, fin de notre monde, début d’une autre vie. On fait les normales.

« Bonjour les gars ! Alors, ce ciné, c’était chouette ? »

A mon avis le terme chouette est daté, ça fait 80’s, Lio et Albator. J’assume, tant pis, ça me fait rire.

« Ouai bof, c’était reuch ; la prochaine fois on attend de pouvoir DL sur ouaoua. Il faudrait plus d’argent de poche… En plus les nanas étaient grave cheum. »

« Ha ? Vous voulez un bout de gâteau ? On est prêtes à partager… »

Ils sont pénibles, vivement notre libération maternelle. Alors on pourra les regretter en paix. Moi je ne veux rien partager, ils n’ont qu’à manger leurs gâteaux dégueu industriels mais voilà, on a éduqué leur gout, et ils nous volent nos bons gâteaux maintenant.

Le plus infâme prend la parole. Il a 10 ans. L’âge bête.

« C’est quoi ce bordel sur la table ? Vous avez fait travailler des gosses, ici ? C’est bien fait, mais pas très propre … Ça me fait penser à du Picasso, mais avant Picasso, genre préhistoire avant les mains… On peut jeter ? »

Vite débarrasser ne pas répondre à ce mufle qui ressemble tant à son père et pourquoi ce n’est pas à moi « la parfaite » qu’il ressemble il serait si bien et je l’aimerai si fort ?

Je déglutis.

« Non, c’est du travail en cours, je vais le ranger mon chéri, installez-vous donc ! »

Ça doit être ma voix que je viens d’entendre. Celle avec la pastille, et l’accent snob. Et en plus je souris, suis heureuse. Ma copine frisette aide tout le monde à s’installer, elle est redevenue mère, elle aussi. Du soda est ajouté sur la table, on cherche les verres en plastiques parce que nos fils en ont « marre de boire et manger dans des trucs merdiques ». On sort des assiettes, ikea. Bien fait.

J’ai trempé mon BN dans le thé à la rose, elle a trempé son gâteau dans du soda. Autour de nous c’était voix graves et mots à l’envers, et monde virtuel de fées démons conquérants fermiers et constructeurs.

En fait, à regarder de près, personne ne s’ennuie, ici…

« Et pour Noël, vous serez en famille ? »

C’est dommage, je les aurai bien vus à ma table…