Christopher

Driiing

– “hi, Christopher, come in ! we’re on the third floor !”

-“heu, actually, it is Zach !”

– “??? Oh!!! Yes? Zach!! Sorry ‘bout that. Do come in ! »

Voilà. Ca commençait bien. J’ai tendance à confondre leurs prénoms, ce qu’ils sont, d’où ils viennent où ils vont.

Ce sont de drôles de relations. J’ai opté pour l’éphémère. La relation cadrée par un contrat. De l’argent, contre un toit, un petit déjeuner, de la famille et de l’amour, à petite dose, sans enjeux. J’avais donné, longtemps, tant et tant que j’y étais presque restée. Et à ce moment-là, celui où le corps s’arrête, celui où il ne veut plus, ne veut plus personne, ne veut plus dormir, ne veut plus vivre, ne veut plus aimer ni s’aimer, à ce moment-là, certains ont continué les jugements, les égoïsmes, les abus de toutes sortes.

J’en suis revenue. J’ai survécu. Les ai foutus à la porte, les opportuns, les toxiques. Et les gentils, aussi, les bienveillants : difficile de faire le tri. Et j’ai redéfini des relations en partant du début. L’amour de mes fils, comme point de départ, mais avec la liberté de le suspendre, puisqu’il est inscrit dans le marbre. Ils ont été les seuls, à ce moment. Tous les autres, ceux qui prétendent vous aimer n’ont pas été là. Des amis ont survécu à ce passage, certains, importants, l’ont traversé, accompagné. M’ont aidée, merci à eux. Puis sont repartis.

A partir de cela j’ai reconstruit mes relations. J’aime partager l’intimité des gens. Les apparences et les jeux sociaux, je crois en avoir fait le tour. J’ai donc opté pour que des gens viennent chez moi, dans mon cocon. Les accueillir, quels qu’ils soient. Comme des amis, des êtres chers, des proches. Une comédie du social, pour rencontrer nos solitudes.

Zach est l’un d’eux. 27 ans, américain. Il est un de mes fils dans quelques années. Mon ex-mari il y a longtemps. Mon père quand je suis née, mes frères. Mes amis, hommes.

Il arrive, son pas est lourd. Puis un visage où se mêlent l’enfant et l’homme, quelques poils au menton, un corps énorme. Je lui fais une bise, ce geste lui fait tout drôle. J’aime bien. C’est comme ça, chez moi. Bisous.

Il est doux comme un chamallow king size, et pourtant chez moi les hommes ne sont pas toujours des petits modèles.

Ta chambre un plan ton restau tes projets tu pourrais faire ceci cela. Pas très intéressant. Classique. La routine.

Il est sorti après avoir lavé ses chaussettes épaisses en coton, on dirait des chaussons de bébé. Je me remets au travail. Toujours plein de choses à faire, par ici, et ce corps qui s’use, ne donne plus l’énergie que j’avais avant ces problèmes de santé.

Il est rentré tout calme, j’avais eu le temps de le redevenir. Ce soir-là, une autre personne dormait aussi, à l’étage. On prend une tisane. Puis un schnaps. Il a envie de parler, comme les jeunes gens, souvent. J’aime bien ces moments, ce sont des petits cadeaux. Je crois toujours que je me dévoue, mais en fait non. C’est un peu comme une sculpture, qu’on ferait à quatre mains.

Il commence par mettre un socle. Je rajoute un pied. Il met un bras. Je mets une espèce de tête. Il commence à me parler de sa copine, puis de son amour, pour elle. De ce qu’il voudrait tant réussir, avec elle, pour elle. De leur relation naissante. De sa famille, des divorces, de ses espoirs, de sa mère, son père, leur amour et lui et ses frères, au milieu de tout ça.

Il me fait penser à ce jeune homme, venu en décembre avec sa femme qui portait leur premier enfant. Il m’avait livré ses peurs de futur père. Son amour, pour elle. La transformation de leur relation, et cet être, naissant entre eux…

Je leur dis ce que j’aurai aimé dire à ceux que j’ai aimés, et ce que je ne peux dire à ceux que j’aime. Je fais cela dans l’espoir qu’un jour ceux que j’aime ou ai aimé rencontreront ces mots  qui sont pour eux. Des fleuves bouillonnants d’amour, de regrets, toutes ces choses qu’on ne dit pas mais qui nous fondent. Ces choses qu’on ne s’autorise pas à penser, et encore moins à dire. Cette lame de fond d’amour, pour chaque enfant conçu ; ces tsunamis desquels vous ne vous relevez que transformée, une première fois, puis une deuxième. Cinq fois. Ça vous change. Cet amour pour celui qui vous donne cela, mais « que » cela. Et qui ne sait pas dans quel maelstrom il vous jette. Il a peut-être conscience du sien, mais n’osera jamais le partager, lui non plus. Puis on se quittera, brisés, prêts nous même à renaitre. Et à nous demander, encore 20 ans plus tard, ce qui nous est arrivés.

La vie. La vie. Juste cela, me semble-t-il.

Nous nous sommes couchés tard dans la nuit, j’aurai aimé que cela dure jusqu’au petit matin.

Il est reparti, a laissé des gâteaux à la cannelle, en s’excusant presque de les offrir. C’était tout délicat, quelque chose du type : « tiens, tu donneras cela aux prochains, pour leurs petits déjeuners »…

Un hug. Grand corps d’homme, grand corps d’enfant. Geste d’enfant, et d’homme. Je ne sais plus faire cela. Je ne suis plus une mère qui porte les enfants, ni une femme qui serre le corps d’un homme. Une espèce suspendue, en somme….

On ne sait pas dire au revoir. On sait qu’on ne se reverra plus, que ce qui a été partagé, c’est de l’or. Que ces échanges appartiennent à l’éphémère. Que l’éphémère est précieux, dense, fragile. Bouleversant, parfois.

Chamboulée.

Et réconciliée avec les humains, de tous les âges …

Et en relation avec l’humanité, dans une forme enfin adaptée.