La ligne « Contradictions »

Ce travail est le début de ces histoires de vaisselle…

Un jour, j’ai révolutionné les repas de mon foyer…

Nous sommes 4, parfois 6, parfois 10… Et chez nous, il y a des « végétariens » mangeant des miettes et des graines, des « flex » mangeant du poisson des œufs des graines et des pois chiches dans plein de petits contenants, des « carnivores » mangeant des gros jambons et aimant les grosses quantités dans des assiettes rassurantes, … Puis il y a les gens de passage, venus de partout, bien sur !

Et moi, au milieu, qui aime le changement et la variété.

Et manger !!

J’ai donc commencé à créer mon monde idéal, parce que celui qu’on me proposait ne m’intéressait plus. Tout simplement….

Je voulais créer une ligne de vaisselle qui me ressemble, et qui me permette de faire le lien entre ce que je propose à manger dans mon espace intime, dans lequel je mets une part importante de réflexion, de créativité et d’attention aux autres, et mes invités. Je voulais que ces objets soient des traits d’union, porteurs de sens, entre plusieurs êtres humains. J’avais le sentiment que la présentation, la mise en scène, l’emballage étaient peu valorisés en occident, et je voulais donner à mes repas une tonalité qui me corresponde. J’ai donc conçu cette ligne de vaisselle comme une installation artistique, et je l’ai intégrée au reste de mon travail artistique, en y envisageant des prolongements qui ne sont pas « utilitaires ».

Nos contradictions émergent souvent lors des échanges, et le repas est, dans mon foyer, le moment principal, régulier, de la confrontation de points de vue permettant leur identification. Grâce à ces contradictions, nous avançons, évoluons. Les regards s’affinent, se nourrissent. S’approfondissent. C’est notre terreau, ce qui fait de nous des êtres en mouvement ; c’est aussi ce qui rend la vie intéressante.

Dans une première étape j’ai essayé de créer mon univers graphique. J’ai cherché des rythmes, des traits, des impressions, des sensations qui me convenaient physiquement, émotivement. Pour cela, je me suis inspirée de motifs de broderie japonaise (sashiko) que j’avais testés sur des toiles de lin, de traits de Louise Bourgeois et de Cy Twombly (« je suis nulle en dessin », comme d’autres !!! ), d’auréoles de couleur posées sur du tissus, d’encres qui entrent puis avancent dans la matière. Je voulais du trait maîtrisé, de la couleur indépendante, de la couleur maîtrisée … bref, je voulais tout ce que j’aime. Une chose, et son contraire.

Puis j’ai cherché des formes. Certaines formes de l’industrie me plaisaient, surtout les cannelures et les rayures. J’ai moulé ces formes. La réalisation du travail qui en résultait ne me plaisait pas, et j’ai rapidement arrêté cette piste, pour revenir à un travail d’estampage plus classique, à partir de pots de terre cuite existants. Ces formes étaient sobres, et m’ont permis de mettre une teinte d’enfance dans les objets. J’ai utilisé pour cela les anses, en souvenir de la dînette qui m’avait bien occupée. C’est un souvenir qui se promène au gré des pièces, prend plus ou moins de place, et est rarement où on l’attend. Ces anses se déclinent et s’imposent parfois dans le travail graphique.

Le matériau s’est ensuite imposé à moi. Je n’aime pas la terre, et j’aime rarement son rendu en utilitaire. La porcelaine me convient plus, physiquement. Elle a par contre un côté consensuel et convenu, intellectuellement lascif. Les manières dont elle est travaillée sont constantes. On recherche sa finesse, pour avoir de la transparence. J’ai donc cherché l’épaisseur, son côté mat et tactile, et un côté rassurant qu’on trouve en sensations dans la terre, … j’ai cherché aussi ses déformations, et accepté ses fentes, preuves de vie.

Le travail est en cours, il ne se finira jamais. Toutes les pièces sont différentes. Chaque invité choisi la sienne, afin d’ajuster la quantité de ses aliments à ses goûts et à son appétit : petits contenants multiples au contenu différent, ou assiette unique. Les pièces sont réversibles (le verso est inclus dans le décor, afin que celui qui met au lave-vaisselle ait une surprise).

Je le vends aussi, aux gens de passage, et l’idée d’en savoir… En Chine, ou en Malaisie, m’enchante !