moments précieux

Lui 1

– « Oui ?…. »

– « C’est moi, … »

Je n’ai pas répondu. Faire la morte, comme dans mes jeux d’enfant. Il laissera un mot, dans la boite aux lettres. Des cartes postales, aux illustrations violentes, qui disent le contraire de ce qui est écrit, neutre, formel. On a toujours communiqué ainsi, à plusieurs niveaux … là, c’est une bataille navale, un bateau qui explose sous les bombes … Je le prend pour moi, mais c’est peut-être lui. Peu importe.

Ça me sauvera, c’est la seule solution. Je veux vivre.

– « Si tu ne fais pas de bruit, ils ne sauront pas que tu es là »

Petite, la maison craquait la nuit. Je m’étais persuadée qu’un lion se promenait dans le couloir qui longeait ma chambre. Je me cachais sous ma couverture, respirant doucement… Puis ce lion est devenu celui de Kessel, grâce au gout de la lecture, que nous avions en commun, lui et moi, un lion bienveillant, doux protecteur.

L’enfance est passée, mais pas la peur, rampante. Pas vraiment rassurant, comme père. Tout sauf rassurant.

La dernière fois qu’il est venu, j’ai pensé que je n’en pouvais plus de lui, non plus, comme de tant d’autres.

Je n’en pouvais plus de ce qu’il projette sur moi, et qui ne m’appartient pas. De ses sacs et des prisons qu’il nous impose, par peur de lui-même. Des exigences, des attentes, et de l’incapacité d’entendre que vraiment, je suis à bout.

En apparence, tout va bien. Il rit, plaisante, est nourri de tant de choses, incessamment. Son monde est complexe et ressemble au mien. La musique. Le jardin. La lecture. Le monde, quoi.

Longtemps j’ai aimé, accepté, pardonné ses failles. Pardonné sa violence, contre ceux que j’aimais. Peut-être. Puis j’ai grandi, et le pardon s’en est allé. Destruction, jour après jour, de mon frère. Et moi, aux premières loges, partagée entre l’amour de l’un, celui de l’autre, et celui de ma mère, spectatrice évasive. La « loyauté sale », ça se nomme. Continuer d’aimer, de tous les aimer, malgré l’inacceptable. Une seule phrase me reste : « pourquoi ne comprend-il pas qu’il doit arrêter ? … C’est un adulte, pourtant … »

Et ils se demandent pourquoi je disparais.

Il a passé sa vie à attendre son père. Puis il a découvert la réalité de la situation. C’était un peu tard : son père venait de s’éteindre. Il avait été mis en terre. Ne restaient de lui qu’un doux souvenir d’absence et d’attente, des traits sur le visage du fils, semblables à ceux des frères et sœur découverts, une photo et un harmonica. Une tombe froide dans une ville lointaine.

L’autre père, adoptif, n’était finalement qu’un masque de plus. Timbré, lui aussi.

Il avait eu l’air soulagé de cette révélation. J’étais la seule à trouver cela tragique. Innommable.

Quand il s’était agi de devenir père, le mode d’emploi avait manqué.

Bon père pour les autres. Mais boiteux envers les siens.

J’avais grandi sous les yeux de cet homme, et dans le sillage de son amour. Cette mousse verte, posée dans le cou de ma mère, c’était lui. Régulièrement elle voulait brosser ce végétal. Mais au fond, ils n’étaient qu’un. Noire symbiose.

J’étais revenue près d’eux, drôle d’idée, soufflée par un autre homme de la même espèce, après des années de fuite le plus loin possible.

En quelques semaines ils avaient réussi à remettre en place tout ce qui avait motivé mon départ. Vingt ans plus tard, m’étant crue plus solide, à regarder de trop près les dynamiques en jeu, j’étais tombée malade. Malade, et vidée d’une énergie qui ne m’avait jamais fait défaut, jusqu’alors.

« Tu as grossi j’aurai dû t’encourager à faire mon métier au moins tu ne serais pas dénuée de toute perspective professionnelle je plains tes enfants de t’avoir pour mère ton frère est sûr que ton autre frère alcoolique va tous nous tuer il s’est acheté une arme et apprend à sa femme à tuer pour protéger ses enfants ta mère refait un cancer il faut que tu la soutiennes absolument elle a besoin de toi »

Et moi ? J’ai besoin d’air. De vivre, et d’amour, sans conditions, sans jugement, sans pressions et attentes qui ne m’appartiennent pas. Merde. Et je n’ai plus une once d’énergie.

Tu n’entreras plus.

C’est toi, le père, le mari. Et si tu faisais ton job, bien, maintenant … ?

Je n’ai pas ouvert. Je n’ai pas répondu. Je te vois partir, le corps tassé. Vieilli, soudain. Fragile enfant devenu père et grand-père.

Tu n’es pas invité pour Noël. Tu seras une pensée douce, parce que je sais qu’une toute petite partie de toi regrette.

Mon Noël est désormais le mien, comme le reste de ma vie.

Certains liens sont indéfectibles, comme celui qui nous lie. Une limite, pour me protéger n’y changera fondamentalement rien.

Elle me permettra juste … De vivre, enfin.

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