moments précieux, PETITES HISTOIRES

Shannon

-« Yes ? Hi Shannon ! Do come in, we’re on the third floor… Well, that’s the fourth one actually in the US ! »

C’est la saison des américains en ce moment. La saison des américains du sud est des Etats Unis : celle de Scarlett O’Hara, celle de la Lettre Écarlate, celle du Pétrole, des Mexicains, des tornades et des ouragans. Celle des religions, peut-être encore plus là qu’ailleurs. Pas certaine. Ils ont survécu, me racontent leurs maison au toit renforcé, leur vie en voiture, leur société soumise aux tempêtes.

Aujourd’hui c’est Shannon qui arrive. Une Farah Fawcett à la cinquantaine plantureuse, les cheveux américains. Son pas est lourd. Elle monte sa grosse valise, péniblement. Je ris, pour mettre un peu de légèreté dans l’instant.

Entre donc, Shannon, je suis contente de te voir arriver.

Tout lui a semblé compliqué avant d’arriver, à Shannon. Il a fallu quinze mails pour que sa réservation soit faite, quinze autres pour lui faire respecter ce qui était dit. Je ne comprends pas. J’ai des difficultés de cet ordre avec d’autres profils en général.

J’attends. Viens, entre. Un thé ? Ta chambre, une carte, des idées pour demain, un bon restau, je réserve. Elle a chaud, soif, fatigue, craque, sous la carapace.

Tous les soirs elle rentre, épuisée. Me raconte ce corps qui ne veut pas la porter. Trop de voiture, jamais elle ne marche. Jamais de vélo : du yoga, les grands jours. Une société qui la rend étrangère à elle-même. Étrangère à son corps, mais pas à sa féminité. Elle parle de sexe, d’amour, si aisément. Elle se demande si elle y a encore sa place, et sur ces questions, elles ont été deux, la même semaine. Pas de place pour les femmes, pas de place pour les pauvres non plus. Pas de place pour les enfants et leur droit à grandir sans que les parents ne les protègent à chaque instant.

Un colosse aux pieds d’argile.

Les limites sont difficiles, pour elle. Mais quelle intelligence. Quelle adaptabilité. Quelle souplesse. Elle pratique la photo, la peinture, a un master en business. Elle est très cultivée. Elle est militante, féministe, assiste les femmes victimes de viol. Elle égrène les chiffres sur ses besoins pour payer sa retraite, son assurance santé.

Je regarde, et me rend compte que je n’en ai pas la moindre idée. Je ne sais même pas si j’y ai droit, si j’y aurai droit un jour. Et je m’en fiche : d’ici là, je serai peut être bien morte.

Nous sommes jeunes, c’est du travail qu’il nous faut. Apprendre, rester dans le courant, même si tout cherche à nous éjecter. Rebondir, s’adapter. Rebondir encore.

Elle me raconte son enfance. Éduquée par ses grands parents, battue, mal traitée. Violée deux fois, par un footballeur, à la fac. Elle en a bien parlé à la hiérarchie, mais on lui a dit qu’elle avait surement bu. Toujours la même histoire.

Dix ans de psychanalyse.

-« Je suis venue chercher du travail en Europe, tu as une idée ? Je veux quitter les USA : il n’y a plus de place pour les femmes, là-bas. »

Une idée, si j’en avais ma cocotte, j’en aurai, du boulot comme tu cherches. Celui avec un bon salaire, du contenu, du rythme. Je crois que je n’ai que des gens qui cherchent à fuir leur pays, en ce moment. Ça doit être la saison des chaises musicales.

A ce jeu il vaut mieux ne pas être femme non plus. Civilisation « vache-qui-rit » : « trop lourde, trop maigre, trop typée …  »

Je rêve de faire un classement. Est-ce qu’un jeune homme super diplômé mais syrien a plus de probabilités de s’intégrer qu’une femme expérimentée américaine sur diplômée. Est-ce qu’une jeune sur diplômée en finances et expérimentée néo zélandaise a plus de probabilités de trouver qu’un brésilien qui fait l’école des ponts.

Société de la peur, de la fuite.

De la haine de l’autre, de la violence gratuite.

Ce qui me sidère, c’est le niveau de bienveillance de ces personnes. Cette conscience de l’autre, commune, quels que soient leurs origines, leurs âges, leurs genres …

Je crois que je ne supporte plus les victimes et ceux qui les écoutent. Il y a des tribunaux, pour cela. Et des règles. Et je crois que je ne me supporte plus quand je n’arrive pas à les convaincre d’aller sur ce terrain.

Celles et ceux qui en font publicité de manière vaine m’usent, par dessus tout.

Les « hashtags » les « selfies » les manifs.

Le vent, le vide.

Les feux d’artifice sans beauté.

Je crois que je ne supporte plus le terme « harcèlement » et tout ce qu’il sous tend de posture de victime. Et le regard plein d’une bienveillance macabre qui va avec.

Je crois que je ne supporte plus, surtout, le vrai silence face aux vraies ordures.

 

 

 

 

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