Thierry

– « Oui ?…. Entre !! C’est vraiment très gentil de passer ! »

Il est marrant, ce type.

On dirait un mélange de mes hommes et de moi, en un autre, qui me questionne. Il grimpe les trois étages à pas hésitants, il ne sait pas à quel étage je me suis installée.

J’entends son pas marquer une hésitation sur le palier de Marie et Martial, et je m’entends dire fort :

– « Encore un étage !!! Je suis au-dessus ! ».

Ça commence encore une fois de manière bien étrange.

– « Je suis au-dessus », quelle niaiserie.

Me voilà déjà glaçon, avant d’en avoir besoin d’un dans un whisky. Je mets un sourire avenant sur mon visage. Un masque, tiens, ça faisait longtemps.

J’ai une grande affection pour lui, depuis toutes ces années. Il « travaille pour l’industrie ». Il a une grosse Citroën grise. Ça me fascine et m’effraie. Un monde de robots, noirs, blancs, gris, avec toujours une couleur vive, pour le dynamisme. Aujourd’hui il aura son chapeau d’Indiana Jones, c’est coté face, celui qu’on laisse vivre quand on ne travaille pas.

Il vient de quitter sa dernière conquête. En général elles sont brunes, grandes et fines, actives et sensibles. Intelligentes. Fragiles. Je les aime bien, tout comme ses enfants qui pourraient être les miens.

Il s’est invité, passait par là, avait besoin d’air.

Je prépare ma petite cuiller : séance de ramassage ou rappel de la règle des frontières à ne pas dépasser ? C’est un pote, comme un vieux frère, ou un vieux démon. Enfin, un truc qu’on ne veut pas dans son plumard, pour lequel on éprouve de l’attachement et de la curiosité. Un vieux matou récidiviste. « Comment va-t-il sortir de sa roue » est la question que je me pose depuis longtemps. Pour lui aussi, je voudrais un retour à la norme.

Mais depuis que j’ai lu que les vraies rencontres de ceux qui vraiment nous plairaient, sans concessions sur le plus important, sont rares, je n’y crois plus trop.

Il rentre d’Inde, forcément. C’était dévastateur.

– « J’ai un super whisky, un truc avec trois singes sur la bouteille. A moins que tu ne préfères un bourbon ? Pas mal non plus… »

Il va y avoir un sas, le temps qu’il arrive à des trucs qui me branchent. Il va lui falloir du temps pour qu’on dépasse les mots glanés dans ses séminaires de développement personnel, ceux qui sortent de la bouche de ses gourous, ceux qui appartiennent à son univers professionnel. Je les connais bien ces mots, ce n’est pas pour rien qu’on s’apprécie.

A poil, l’oignon. J’attends.

« l’Inde a été un vrai choc pour elle et moi nous y étions allés alors que notre couple traversait cette période de crise mais tu comprends toute cette misère nous a achevés »

« Ah oui ? … »

Je l’avais sentie venir, celle-là. Pas la peine de relancer, il enchaine, sa coupe est pleine. Je sors ma petite cuillère. C’est « ramassage », donc. Je me resserre un verre. Double cette fois. Pour lui, c’est mélange, ça ira plus vite. Le quatre temps, spécial 103 SP.

« Alors on a décidé de prendre du champ elle doit aller au bout de son processus d’individuation et je ne suis pas un père universel on a rappelé l’hypnotiseur qui a fait une conversion en bio et elle a filé chez lui pour trouver sa voie je lui ai laissé l’appart mais j’ai pris le kayak ».

Le mélange, c’est vrai, c’est efficace.

« Pierre Rabi n’est pas con : il avait senti que notre eau (bio) tournait au vinaigre ».

Il a une larme au creux des lèvres. Je pense que ses émotions sont comme un smoothie. Fraise abricot et gingembre. Moi, c’est choux kalé épinards et poivre vert, sans banane : il faut que j’arrête ces alcools forts. Je me lève et me fais une tisane.

« Je suis parti elle souffre j’ai rencontré depuis quelques autres femmes plus jeunes que moi et je pense que je commence à aller bien mieux et toi ? »

On va faire simple. Le boulot, ça lui parlera. Le reste c’est mon affaire. Mes gourous, mes coachs, mes thérapies, mes histoires d’amour, c’est sacré. Juste avec les copines et ma cousine. Et GG, un peu. Avec ce pote j’aime bien parler cul, sur un ton un peu trash, mais en ce moment c’est trop conceptuel.

«  Moi c’est chaud, il n’y a pas de boulot. Si tu voyais les offres, c’est la misère ».

C’est consensuel, un peu populaire en fin de phrase, gauchiste mais pas trop, il va aimer. La conjoncture économique, pôle emploi débordé, un président débordé par la mondialisation, la crise quoi. J’adore. Je me sers un jus bleu, brulant. C’est aussi un pote qui fait ça. Je lui ai demandé une tisane sexy et il m’a vendu un jus de chaussette. Je crois qu’il est marrant celui-là, ce pote de tisane, sous sa barbe.

Je ne lui dis pas que j’en profite pour vivre pour la première fois. Que je découvre un corps sans angoisse, des nuits sans cauchemars, que ma tête n’est nourrie que de choses qui l’intéressent. Que j’écris un livre, là, tiens, pour de rire, en regardant ma cigogne virer ses petits à grands coups de bec, envieuse.

« Mais tu ne crois pas que c’est toujours la même chose qui t’arrive ? »

« Ben si mais là j’ai franchis une étape dans mon karma parce que j’ai déménagé pris une belle maison en bord de mer je t’envoie une photo tu es invitée si tu veux j’habite seul te gêne pas viens quand tu veux j’ai passé nouvel an avec une copine sans la baiser tu vois je vais bien ».

Bon lui non plus il ne peut pas parler cul. Quand j’entends « karma », c’est toujours bizarre. Je pense immanquablement à cet institut de beauté qui a des body fish, près de chez moi, et je fais le lien avec une espèce de pyramide de Maslow, mais pour les karmas, avec le pire du pire pour les body fish. Je me demande si on n’y est pas.

« Je te remercie tu as bien de la chance mais merci je suis très très occupée … déboordée… »

Est-ce que par hasard il me ferait stresser ? J’en perds le langage, j’ai l’impression d’avoir du sable dans les chaussures. Mauvais signe, ou tisane hallucinogène, c’est bien possible.  J’aime la mer et elle me manque, et mon bateau n’attend que cela. Puis il est adorable, il a même un côté « artiste » à développer. Sa présence est douce, et nos échanges sont vivants, sans frontières. J’aime. Enfin, c’est comme un château Talbot qui aurait été secoué. Il faut laisser décanter.

« Tu fais quoi à Noël ? »

« J’ai mes gosses, qui sont heureux de ma décision, contre toute attente. Ça va être un vrai Noël, juste eux et moi. On va se faire un petit festin le 24, puis on se baignera le 25. Après on aura un rhume, alors on se mettra au coin du feu, tous ensemble, et on jouera aux Colons de Catane. C’est important de développer en eux des compétences en stratégie. Et toi ? »

« Moi j’ai récolté quelques amis bizarres. Il y aura peut-être aussi un de mes fils, celui qui rentre de Québec, et les autres aussi, qui nous rejoindront en fin de soirée. J’ai un peu peur qu’ils ne subissent un jet lag, parce que leur début de soirée sera apaisé apaisant chiant. Tu aurais été un bon invité, une fois les pelures enlevées. »

« Je le note dans mon i phone avec une alerte tonalité bubble pour l’an prochain. Promis, je fournis le cidre bio parce que dans la dernière séparation c’est moi qui ai gardé la carte biocoop. Je viendrai peut-être accompagné, tu sais… »

« Ah bon ? »  Je crois que je me moquais. Ça m’arrive. Vilaine.

« Si tu veux, du moment que tu ris et que tu es avec nous ! »

Il est reparti rapidement, une visite prévue dans un éco quartier, avec le réseau des éco constructeurs de demain puis un rendez-vous avec un géo bio éco magnétiseur. La prochaine fois qu’il vient je le ficelle à un poteau, quelques jours, histoire qu’il écoute son corps, et sa fatigue. Ensuite je l’emmène dans un champ, pour qu’il y regarde l’herbe. Dix heures, au moins. C’est superbe, mieux que la télé. Je lui monte un bobard comme quoi j’ai rejoint la règle de saint Benoit, et que je suis très attachée au silence. Au moins trois jours. On va nager, ensuite, ou ramer, ou les deux, dans un coin calme.

Il faut que je l’invite. Il m’inquiète.