0658121783 (whatsapp) aurelia@missbaba.fr

– « Oui ? Entrez ! troisième étage ! »

– « Nous avons des bagages, … »

– « Oui, troisième étage ! » (je vous passe ma pensée, … Ils devraient lire les annonces, regarder les photos et tout et tout, les cocos)

J’attaque les exercices de respiration. Ils ont quatre heures d’avance, et ils ont été informés trois fois des horaires et des raisons (je bosse, accessoirement), mais ils sont dans leur monde. Ils ne savent pas où ils arrivent, ne lisent pas les annonces non plus. Autisme level 3, et encore, je préfère les autistes.

– « Ah ben c’est haut chez vous ! »

– « Oui, c’est bed and breakfast et fitness, ici, le thème ! »  Je ris, aux éclats. Jaune. Il va falloir que je prenne quelques jours de congés … arrive un moment où construire une relation est plus ou moins laborieux. Dans leur cas, la cause est désespérée, je le sais déjà.

Madame arrive en premier. Elle fait la tête, sous ses cheveux blonds en fait blancs, et engage la conversation sèchement, le regard plein de reproches ayant pour objectif de me faire culpabiliser de l’annonce qu’elle n’a pas lue, des courriers qu’elle n’a pas ouverts, et au nom desquels elle se conduit déjà grossièrement. L’exercice semble rôdé. Monsieur arrive sur ses talons. Il fait signe, derrière elle, lève les yeux au ciel pour me faire comprendre que oui, elle est infernale, il le sait, elle est ainsi depuis toujours, mais qu’il compatit au sale moment que je suis en train de vivre parce que lui, le pauvre, vit cela depuis 60 ans.

Je ne sais pas lequel je préfère.

Entrez, bienvenue, je me présente. Merci de laisser vos chaussures ici (je viens de refaire le parquet, plus de 100 ans, il est sensible le petit), puis je vous offrir quelque chose ?

– « Ha non, on n’enlève pas nos chaussures. On ne fait jamais cela, même dans les châteaux, vous êtes bien culottée de nous demander cela. Il n’y a pas d’ascenseur chez vous ? Et nos bagages, alors, vous les cherchez ? » (Alors là, mémère, tu vas savourer ma réponse parce que j’ai déjà pigé que je vais me vider à chercher à te satisfaire, toi la déesse de l’aigreur, la champignonne toxique, la vieille lionne aux airs peut être angéliques le dimanche à la messe, mais dans la bouche de laquelle l’ostie se détruit en faisant pschiit depuis 80 ans, sans que tu ne percutes qu’un truc bizarre se passe).

-« Non, je ne fais pas cela ; et si, vous enlevez vos chaussures parce que ce n’est pas avec le fric que je vais gagner que je vais pouvoir refaire mon parquet » .

Le mari hausse les yeux, du genre : – « vous n’auriez pas dû, j’ai essayé aussi il y a longtemps mais elle m’a coupé la kékétte, alors j’ai arrêté. »

C’est pénible, une vie sans kékétte. J’imagine. Je compatis. Enfin non. Je ne compatis pas, je le trouve du même registre.

Ils s’accordent merveilleusement. En fait ce soir ce ne sont pas des autistes, mais des ogres qui se sont invités. Espèce connue. Elle dragonne, aigrie des choix qu’elle n’a pas faits et elle lui en veut, oui, elle lui en veut, de toutes les décisions qu’elle n’a pas prises. De tous les espoirs qu’elle a eus, et qu’il a empêchés de se réaliser. De tous ses rêves à elle, avortés. A cause de lui, ce rapace, qui s’est jeté sur elle pauvre oie blanche. Elle lui en veut de cette vie gâchée avec lui. Elle aurait été si bien sans lui. Elle est devenue une chouette. Une vieille chouette, perdue dans son obscurité. Elle croque ses souris et est si coincée qu’elle ne rejette même pas les os, ni les poils. Problème de transit, c’est certain.

Lui ? Il lui fallait une nana. Des nénés. Il était prêt à tout pour avoir des nénés dans son pieu.  Et plutôt que de grandir, et de se dire que des nénés de sorcière sous entendent une sorcière dans son plumard, il a regardé les nénés, et transigé sur la sorcière. Il a dû bosser comme un âne toute sa vie. Planqué dans son bureau, recruter. Le pouvoir est plus facile ailleurs, où il est légitimé par l’organisation. Quelques histoires de fesse, au passage, sa lionne le fringue bien, et lui fait à manger bio, ça conserve. Puis l’heure de la retraite a fini par sonner. Il a fait du bénévolat. Plein de bénévolat, ils se l’arrachaient tous, pour justifier leur médiocrité. Il fallait des gens dans les CA, les bureaux, les boards. Puis ils ont fini par ne plus avoir de place pour lui, il était vraiment très très mur, parce que les structures qui ont besoin de bénévoles les gardent jusqu’à ce que mort s’en suive. On continue, même quand le cerveau frise, même si le décalage avec la société qu’ils « assistent » de leur « expérience » a plus de 20 ans … Il a fini par prendre des vacances. Avec sa sorcière : il ne peut même plus prendre une maitresse. C’est pénible. Alors il fait semblant d’être une victime. Ou un enfant. Derrière maman.

Les deux-là, me donnent envie d’envahir la Pologne.

  • « Vous n’avez pas lu l’annonce ? »
  • « Non, on regarde, longtemps, puis on choisit mais on ne sait plus trop comment »
  • « vous devriez vous faire aider de vos enfants »
  • « Ho non non, on préfère faire cela seuls »
  • « Ça ne va pas aller, vous savez, nous allons aller ailleurs, vous nous remboursez, bien sûr. Vous n’avez pas la télévision, ni l’air conditionné. C’est pas très propre, et très cher, vraiment très cher pour ce que vous offrez.»
  • « Je comprends bien… Pour la télé, je l’ai jetée avec mon mari, il y a longtemps, je ne regrette guère et il est bien plus heureux ainsi, un belle idée … , l’air conditionné ne se justifie pas, il ne fait chaud ici qu’une semaine par an, et tout cela fonctionne à l’énergie nucléaire, vous savez, on fait un peu attention, … et c’est en effet très sale, je le dirai à la femme de ménage qui vient de partir un peu plus tard parce qu’elle a tout désinfecté …  Il n’est bien sûr pas question de vous rembourser, mais je vous trouve un autre endroit qui vous conviendra mieux ; ce sera bien sur un peu plus cher, parce que je suis ce soir la moins cher du marché …  »
  • « Ce n’est pas grave, ce n’est pas un problème … » – la sorcière a gaffé. C’est elle qui claquait le blé. Bijoux, ostentatoires, fringues de marque, écossais dans les beiges, et pas de la copie … parfum, le truc capiteux, un channel, … ça lui va bien. Toxique.

C’est très drôle.

Là c’est lui qui fait la gueule. Ils sont pètés de fric, et ce serait vraiment normal que je paie le prix de leur médiocrité. Je cherche comment il peut en arriver à cette conclusion, et je commence à chercher dans le bout de cerveau qui glandouille, un lieu pourri où les envoyer. Un truc bien industriel. Avec un ascenseur, oh, un bel ascenseur. Du pain de mie harrys. Des confitures bonne maman. La ligne hôtellerie en vaisselle, et en linge, et les couloirs larges, avec la moquette cracra. Je viens d’en trouver un, vue sur la voie ferrée. Je leur vends le truc, ils sont partants, soulagés de quitter mon enfer.

Ils partent. Il la laisse passer devant. Me regarde, consterné.

Lève les yeux au ciel, et sort, comme dans les pièces de théâtre de boulevard.

« Au théâtre ce soir », vous présentait ce soir une pièce de Sacha Guitry. Sans le texte et les jeux de mots.

Mais avec, nul doute, le même type de personnages.

Je ferme la porte. Souffle. Lâcher prise.  Fin du premier round. Je prépare mes munitions pour répondre au commentaire qu’ils ne manqueront de poster.

Je réfléchis à la manière de sélectionner.

Il y a pourtant eu une autre Gabi, avec son Mickael. Super intéressants. Libres, s’aimant. Quel bonheur ils ont été. Du couple mature, de celui qui vous donne l’espoir de rencontrer un jour un aimé avec lequel ce type de relation puisse se construire. Il y avait Michel aussi ce soir-là, vieux célibataire, et on avait papoté jusqu’à point d’heure. Un moment béni …

Les prochains je les vire de suite, ils n’auront même pas besoin de monter.