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– « Oui ?…. Entre !! C’est gentil de passer ! »

Elle grimpe nos trois étages. J’entends son pas, lourd. Parfois il se feutre, suspendant l’attente. Inquiétude. Une disparition dans la cage d’escalier est si vite arrivée. Ou une évasion, même sans fenêtre. Peut-être s’est-elle trompée d’étage et a atterri par hasard sur les genoux du médecin du premier, ou par un autre joyeux hasard, sur ceux du beau jeune homme du deuxième. Ou peut-être sur ceux de celui du quatrième ? Un peu plus vert encore, mais elle aime. Aimerait. Et je serai rassurée par une forme de justice, enfin. De norme, tout à coup retrouvée. Enfin. De norme anormale. On composerait.

Pour chasser l’angoisse de l’attente je découvre tant de choses à faire, tout à coup. Ne pas rester devant la porte, mais la laisser grande ouverte. Monte vite, ne te perd pas, je suis si contente.

La cuisine est mon lieu de repli. Ca sent les oignons qui germent et les patates qui mollissent. Ma caverne est pleine de promesses et de vestiges. Un punch attend le retour d’un fils, recette ramenée des îles ; la pâte de datte à la cannelle est destinée à celui qui est présent, recette ramenée d’un sultanat lointain; la pâte de fruits à la bergamote était pour une petite fille au regard tendre. Des bouteilles dans un coin, pour les cocktails du troisième fils. Des posters, ramenés d’une autre vie. De cette amie, et celui du père. Décalé. La fenêtre y est un tableau : aux barreaux sont suspendus des nuages en porcelaine, dominant des plantes souvenirs qui égayeront l’hiver. Géranium rosa de la grand-mère, choux haï, relégué à une fonction décorative cette fois. Des cordages de marine. Ils sont pleins de suie, pour supporter les embruns et font régner autour d’eux une odeur de saumon fumé, ou de lard. Luxueux, … Un monde en soi. Et tant de vies vécues, passées, un millefeuille. Est-ce cela, vieillir ? S’entourer de son monde, remplir ses bagages.

C’est pourtant bon, aussi, la légèreté …

– « Bon sang que c’est haut !! Je suis mal garée, c’est bondé en ville ce soir ».

Elle entre, avec son sourire. Ou en maugréant, ce qui est pareil chez elle. Mon amie est un biface. Elle rit en surface, gesticule, crie, chante, et tout cela, très fort. Ou se plaint, geint, miaule. Très fort, aussi. Son autre face est seule, comme un petit caillou. Elle est un petit caillou, semé sur mon passage. On s’est ramassées dans un train. Improbable. En riant très fort, bien sûr. Pour conjurer la solitude, et nos rivières intérieures.

– « J’ai amené deux trois trucs, pas grand-chose. Tu avais du cidre ? … Super. Ha. J’ai aussi amené mon N.T…A, mais promis, je le reprends avec moi quand je pars ».

Bon, elle sait aussi être pénible. Si j’ai bien compris, elle vient partager nos crêpes. Nos crêpes sont à la fois des œuvres d’art et un rituel. Si j’ai bien compris, elle va y mettre quelques coups de canifs, à l’aide de son truc chocolaté plein de gras palmé et de sucre raffiné. L’amitié a un cout.

Je vais y trouver mon compte. Mon processus créatif s’en trouvera enrichi. Mes farines trouvées à prix d’or, cultivées le plus près possible, sans apports inavouables, le lait de la mémé poilue du menton du marché, les œufs bio du jeune couple habillé en décathlon, l’huile de colza et le sel de Guérande. C’était trop. A y regarder de près, le N., dessus va bien me faire rire de tant de contradictions. Et nous ferons cuire cela avec notre énergie locale, venue directement de notre centrale nucléaire. Le local !!! Ha !!! Le local !!! Je suis réconciliée avec la vie. Elle sait aussi être amusante, à y regarder de près…

– « Il était temps qu’on ait enfin un bon truc, ici ! »

Une voix grave, voilà mon fils. Mon fils est parfois trop adapté à mes contradictions. Il a, cette fois encore, fait mouche. Et la voilà qui hurle de rire. Perte de contrôle dans ma bulle. Grisante. Les six yeux se croisent. Il renonce à comprendre. Ou il comprend trop, et trop vite. Et peut-être aime-t-il cela, ce chassé-croisé de limites, tout est toujours au bord, de tout, dans tout. Même dans les crêpes. Usant ?

Il se retranche dans ses sms : – vite ! Au bunker !

« Alors ? Ta mère ? »

Il faut la lancer sur un sujet d’actualité, je m’en charge, sinon je vais perdre le contrôle. Celui de la mère est une valeur sure. C’est sa boite de Pandore. Enfin. Je sais qu’avec elle, on va rire et pleurer, puis lécher nos blessures, comme ces animaux sauvages que nous sommes, au fond.

Dans ce domaine il y a trois catégories. Les bons élèves savent qu’elles exagèrent toutes, les mères. Puis il y a les mères qui  savent qu’elles même ne sont pas claires, alors leurs mères à elles, bien qu’étranges, elles n’osent pas trop. Et il y a celles et ceux qui se sont mis des lunettes noires : on ne va pas trop regarder, de toute manière, on ne peut pas en changer. Dans tous les cas, une partie d’elles ne nous va pas. Un arrière-gout amer. Voire faisandé, le temps passant. Douçâtre.

– « Ma mère a décidé de prendre son père Alzheimer chez elle contre l’avis de mon père elle le maltraite devant mon père elle veut que je me charge de la vente de ses meubles à lui mais quand je le fais elle ne donne pas suite aux appels qu’elle reçoit mais elle me fait un chèque de temps en temps, et ça m’aide. »

C’est sorti d’une traite. Il va falloir qu’elle respire. Je béni ses poumons et leur existence. Surtout, leur limite de capacité. Je note : « le jour où elle se met à l’apnée, acheter des bouchons d’oreille ».

Regarder sa famille sans lunettes est létal. Ça devrait être interdit. On met bien les gens en garde, avec le soleil, lors des éclipses. Pourquoi ne les met-on pas en garde vis-à-vis de la famille ?

Je note dans un coin de ma tête : « ne pas regarder ta mère de trop près ». Trop tard.

Je me tais.

L’impression d’avoir été vue enfant, quand je finissais le fond des verres d’apéro dans la cuisine. Normal, je n’avais pas le droit de boire leur truc. Il fallait bien savoir.

Mais là, je suis fautive. Adulte. Inexcusable.

-« Tiens, prend toi un coup de cidre. »

Est-ce que l’alcool permet la mise à distance ? Là, ce n’est pas du cidre qu’il faudrait. Si je lui offre un truc fort, elle aura la migraine. Si je ne lui donne rien elle souffre. Si je lui dis de s’inscrire sur « mitique » elle récolte de drôles de types. Si je lui fais faire un dessin elle va mieux.

« T’as essayé de la dessiner ? »

« Elle est moche elle croit qu’on se ressemble et moi je la trouve laide laide laide. »

Elle n’a pas tort. Les visages deviennent ce qu’on est, et dans ce cas, c’est la sorcière d’Hansel et Gretel. En plus elle passe son temps à faire des gâteaux. La meilleure option est de la faire passer à son père.

« Et ton père, qu’en pense-t-il ? »

« Qu’il va y rester. Il n’en peut plus. Je lui ai expliqué ce que je vois il dit tu sais je suis content que tu comprennes mais je vais aller voir mes potes on va parler je ne peux pas me laisser faire mais merci. »

Ma copine est au fond du trou. Mais dans quelques minutes elle rira fort, pour conjurer le sort. Sa famille c’est les sept nains, tous grincheux, râleurs, profs, enrhumés etc. Le seul problème est qu’ils se sont mariés, ont enfanté. Certains ont même dû se marier ensemble, les nains. Il y a des mutants. Il ne manque que le prince charmant endormi. Pourtant, c’est bien lui qui était supposé rendre l’histoire jolie.

« Que fais-tu à Noël ? »

« Je leur ai déjà dit que je ne viendrai que le vingt-cinq midi, vite fait. Je ne pourrai pas assumer plus longtemps. Ils me tuent, en fait. »

« On passe le réveillon ensemble ? Une sorte de Noël, à notre sauce ? Un Noël sans que nous ayons l’impression d’être les oies à gaver ; un Noël calme, et respectueux de chacun ; un Noël sans fastes autres que ceux que nous amenons. Notre fête sera d’être à soi, et aux autres. »

Son visage a changé. Le calme est revenu. Je l’ai vue se recoller autour de sa colonne vertébrale. Il n’y avait plus de fuite, tout à coup. Elle est passée du vert au rose. Ses frisettes se sont alignées.

« OK, génial. »

Pas grand-chose, en fait, et tant de choses à la foi.

Les crêpes étaient divines. Simples et puis tout ça. Si tout était aussi simple que les crêpes, ce serait dommage, non ? La vie est un art, et mes crêpes, des œuvres qui m’échappent, pour mon bonheur.

Elle est repartie avec son N.. Son petit caillou était recouvert de duvet, tout doux, jaune paille. Elle n’a pas croisé mes voisins, ni leurs genoux. En tous cas, pas cette fois.